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LA CONSISTANCE PSYCHANALYTIQUE DU TRAVAIL PSYCHANALYTIQUE EN SITUATION DE GROUPE

René Kaës


Les rapports de l'approche psychanalytique du groupe avec le champ de la psychanalyse
Je voudrais centrer mon propos sur les rapports de l'approche psychanalytique du groupe avec le champ de la psychanalyse. Cette réflexion prend sens dans le débat contemporain sur les caractéristiques du processus psychanalytique hors la cure et notamment dans les pratiques des groupes psychothérapeutiques.
Je pense utile de qualifier la consistance psychanalytique du groupe. En effet, le groupe est à la fois une expérience de rencontre entre des sujets dans une configuration de liens particulière, il est aussi l'espace d'une réalité psychique inconsciente spécifique, il est encore un dispositif mobilisable dans un processus de travail psychanalytique et il est enfin la base d'une théorisation originale des processus et des formations de l'Inconscient qui s'y produisent. Pour interroger la consistance psychanalytique de la question du groupe, je ne me placerai pas dans une perspective de psychanalyse appliquée. Cette notion implique que le modèle de l'appareil psychique issu de la pratique de la cure dite individuelle peut " s'appliquer " sans transformation à une autre configuration psychique que celle du sujet considéré dans sa singularité. Ma démarche est au contraire fondée sur le fait suffisamment établi que le groupe est une entité psychique spécifique et qu'il s'y produit une réalité psychique irréductible à celle de ses sujets constituants. Pour penser la consistance psychanalytique du groupe, il s'agit de définir en quoi consiste cette spécificité dans le champ des objets théoriques fondamentaux de la psychanalyse.
Pour avancer dans cette perspective, je vous propose de prendre comme point de départ les trois dimensions par lesquelles Freud définit la psychanalyse en 1923. Il écrit : " la psychanalyse est : une méthode d'investigation de phénomènes psychiques qui autrement seraient à peine accessibles ; une méthode de traitement de troubles psychiques qui se fonde sur cette investigation ; et une façon d'envisager la vie psychique acquise par ces moyens et qui progressivement constitue une discipline scientifique nouvelle ".
En suivant des trois dimensions, nous avons à interroger 1°, la consistance de la méthode psychanalytique lorsqu'elle construit le groupe en dispositif et en situation de travail psychanalytique ; 2°, la pratique psychanalytique en situation de groupe ; 3°, la théorisation psychanalytique des formations et des processus psychiques qui se manifestent dans le groupe. Sur ce dernier point, je propose de distinguer et d'articuler les formations et les processus psychiques qui se manifestent dans le groupe, en tant qu'espace psychique spécifique, et chez les sujets de l'inconscient en situation de groupe.
[ S'il est clair que je ne pourrai ici qu'esquisser les axes d'un programme aussi vaste, il me paraît toutefois nécessaire de les évoquer comme l'arrière-fond sur lequel apparaît la consistance psychanalytique de la rencontre intersubjective dans les groupes à visée thérapeutique ou de formation.]

I. LES ENONCES CONSTITUTIFS DU RADICAL THEORIQUE DE LA PSYCHANALYSE
Depuis plusieurs années, il m'est apparu de plus en plus clairement que pour évaluer la consistance psychanalytique de la question du groupe il faudrait d'abord répondre à cette question : quels énoncés sont strictement nécessaires, à défaut desquels le champ de la psychanalyse devient inconsistant ? Je propose que quatre énoncés sont nécessaires pour former le noyau dur, ou le radical épistémologique de la psychanalyse :
1° La division structurale de la psyché comme effet de l'inconscient originaire est entretenue par les processus de l'inconscient secondaire. Cet énoncé fondamental doit être spécifié par les modalités constitutives de l'inconscient (inconscient originaire, refoulé et non-refoulé : clivage, déni, rejet).
2° La pulsionalité et la sexualité infantile sont les organisateurs de la division structurale de la psyché et de la conflictualité psychique inhérente au désir inconscient. Il y a lieu de distinguer entre les modalités originaires et archaïques, préœdipiennes et œdipiennes de ces organisateurs.
3° La tension entre l'économique (la quantité, la force, l'énergie) et le symbolique (la différenciation, la signification, le sens) organisent les processus générateurs de formations de compromis : symptômes, rêves, création. Les modes de résolution et de non-résolution de cette tension déterminent les troubles psychiques.
4° L'effet de l'autre (de plus-d'un-autre) assure l'ouverture de l'appareil psychique sur ses déterminants intersubjectifs. Dans son ordre propre, il contribue à la division structurale de la psyché, à la formation de l'inconscient et aux formes de subjectivité du sujet de l'Inconscient.

Bref commentaire
L'inconscient, ou la réalité psychique inconsciente, est l'hypothèse constitutive de la psychanalyse. Dire qu'il s'agit d'une hypothèse signifie que les réponses ne sont pas établies une fois pour toutes, ceci pour plusieurs raisons, dont celle-ci : la connaissance de la réalité psychique inconsciente n'est possible et concevable qu'à travers un dispositif approprié à développer une situation telle que le sujets de l'inconscient soient à la fois en mesure de s'engager dans l'exploration des effets de l'inconscient, mais aussi de s'en dégager. L'analyse poursuit ainsi un double but : la transformation de la réalité psychique inconsciente et la connaissance de l'inconscient.
Le paradigme historique de la situation psychanalytique est la cure individuelle des adultes névrosés. En mettant en œuvre la règle fondamentale pour rendre efficaces le transfert, le processus associatif et les énoncés interprétatifs, la psychanalyse a construit une situation propre à mobiliser et à mettre en travail les processus et les formations de l'Inconscient d'un sujet considéré dans la singularité de sa structure et de son histoire. En procédant ainsi, elle a pratiqué une découpe méthodologique congruente avec son objet théorique. Sans cette découpe, sans ce cadrage, les formations et les processus de l'Inconscient ne pourraient se manifester et être reconnus dans ce qu'ils sont pour tel sujet singulier, dans cette situation. C'est à travers ce paradigme que, pour l'essentiel, la psychanalyse a construit sa théorie.
Cependant, en cadrant son objet par le dispositif où il se produit, la psychanalyse laisse subsister, au-delà de la bordure qu'elle institue, une part d'inconnu, un reste. La méthode contient donc un principe de possibilité et un principe de limitation : ces deux principes définissent le champ de ses objets théoriquement connaissables.
Lorsqu'un objet nouveau se propose à la connaissance psychanalytique - non plus le sujet singulier, mais un ensemble de sujets singuliers, il est impératif de construire un dispositif qui réponde aux caractéristiques de l'objet et aux critères de toute situation psychanalytique. C'est seulement de cette manière que nous avons accès aux effets de l'inconscient qui sont la consistance psychique de cet objet. Il convient donc d'examiner comment les caractéristiques morphologiques du groupe et la règle fondamentale mobilisent certains effets de l'inconscient et définissent un espace spécifique de la réalité psychique.

Les invariants toute situation psychanalytique
La psychanalyse comme méthode de connaissance de l'inconscient et comme moyen de traitement de troubles psychiques " inaccessibles autrement " se produit dans une situation qui spécifie les conditions de l'expérience de l'inconscient et du processus psychanalytique. Comme toute méthode, la situation psychanalytique opère une sélection dans l'expérience psychique. Cette sélection définit les énoncés constitutifs, ou les invariants, de la situation psychanalytique.
Le premier énoncé qui peut spécifier une situation psychanalytique est que la réalité psychique inconsciente, c'est-à-dire l'expérience qui en est éprouvée, est susceptible d'être dite. La méthode psychanalytique de la cure des névrosés s'est constituée sur le paradoxe qu'elle impose à l'analysant pour que ce dire advienne : elle le sollicite de dire là où précisément la parole fait défaut ou obstacle, elle exige une parole librement associative, à l'exclusion de toute autre satisfaction substitutive, sur un " chapitre censuré " (Lacan) de l'histoire du sujet, sur son désir inconscient. Cette détermination méthodologique renvoie à un énoncé théorique, qui définit l'objet de la psychanalyse : la conflictualité psychique inhérente au désir inconscient, la tension qu'il engendre entre l'économique et le symbolique ne peuvent être conduits au sens que par la parole librement associée, traduite et interprétée. Sur cette exigence viennent buter la consistance, la résistance et l'insistance de la réalité psychique inconsciente
Une remarque s'impose ici sur la portée de cette définition de l'objet de la psychanalyse : elle est restreinte par le champ même de son application comme méthode de traitement des troubles névrotiques. Si nous incluons l'exigence de dire dans un horizon qui implique que le trajet de l'accès à la parole soit constituable et parcouru dans le mouvement même de la formation des processus de symbolisation, nous pouvons y inclure le champ des troubles psychotiques. Notons seulement que les pratiques psychanalytiques de psychothérapies de groupe sont nées là où la cure conduite avec le modèle de la névrose avait achoppé. La question devient alors : selon quelles modalités, quels aménagements et quelles médiations ce qui est à dire peut-il être dit ?
Un second énoncé spécifie la situation psychanalytique : elle met le désir inconscient du sujet en rapport avec le désir d'un Autre parmi les autres primordiaux représentants de l'inconscient pour le sujet. Le transfert et l'analyse du transfert qualifient le processus psychanalytique. Tout ce qui advient dans la situation psychanalytique, les symptômes, le rêve et le processus associatif, tout ce qui constitue le cadre et les règles se rapporte au transfert, à ses dimensions et à ses modalités, à ses objets et à ses contenus, à ses rapports avec la résistance et avec le (contre) transfert de l'analyste, aux conditions et aux effets de son analyse, etc… Dans cette perspective, le transfert apparaît non comme une technique, mais comme une catégorie épistémologique de la psychanalyse : cette catégorie affirme que le trait constitutif du désir humain est qu'il se forme dans le lien à l'Autre, sous l'effet de l'Autre, qu'il est adressé à un Autre ou à plus-d'un-autre et que, dans la situation psychanalytique, il est littéralement " appelé " à lui être dit. Le transfert n'est pas seulement répétition du conflit psychosexuel inconscient qui a engendré la situation névrotique, il s'inscrit plus largement dans le champ de l'intersubjectivité comme une condition même du désir, il est aussi découverte et invention des voies par lesquelles la répétition peut être perlaborée et dépassée. Si le désir humain est adressé à un autre, le psychanalyste qui, dans la situation psychanalytique, en est constitué comme l'objet et le destinataire participe selon une modalité spécifique au même " processus d'élucidation de l'inconscient ", selon la formule de M. Neyraut (1974). C'est pourquoi le transfert et le contre-transfert sont inséparables et doivent être envisagés dans leurs corrélations.
Le travail spécifique de l'analyste a pour visée de restituer au sujet ce qu'il a répété et transféré, mais aussi ce qu'il a inventé dans le transfert. L'interprétation se produit dans le champ transféro-contretransférentiel, et elle retourne dans ce champ en le transformant. Avec l'association libre et le transfert, l'interprétation est un opérateur de la situation psychanalytique. Le psychanalyste en est le promoteur et le garant.
Troisième énoncé : sur ces bases, la psychanalyse est une méthode de traitement des troubles psychiques inaccessibles autrement. Le traitement psychanalytique exige que se développe un processus psychanalytique au cours duquel se constitue l'expérience de l'inconscient et de ses effets de subjectivité dans la situation psychanalytique. La situation psychanalytique retient de l'expérience d'un sujet ce qui est en mesure d'entrer dans l'histoire qu'il en construit à travers les divers récits qu'il en produit. Freud le souligne dès qu'il introduit la notion de l'après-coup et de la perlaboration, c'est-à-dire la notion d'une restructuration récurrente des événements antérieurs qui n'ont pas pu être intégrés à des formations psychiques capables d'en proposer des représentations de sens. Le travail de la mémoire est le travail de la réélaboration des structurations antérieures sous des formes de plus en plus complexes. C'est à ce travail que la méthode de l'association libre donne accès.
Je voudrais faire remarquer les rapports dialogiques entre la situation psychanalytique et le processus psychanalytique. La situation psychanalytique est générée par le dispositif, le cadre et la règle fondamentale, et une fois établie, elle soutient le processus, qui à son tour fait évoluer la situation. Chaque variation de la situation ou du processus ou du cadre infléchit la nature de l'expérience de l'inconscient. Elle infléchit aussi les conditions de la connaissance de l'inconscient. En même temps que la méthode est la voie qui conduit à l'objet, elle construit cet objet et elle suppose une théorie de l'objet auquel elle ouvre l'accès. D'où une tension non résolue, souvent d'allure paradoxale, entre l'exigence méthodologique et la construction théorique, tension qui doit être reconnue comme la condition dans laquelle s'exercent la pratique et la théorisation psychanalytiques.

1. COMMENT L'INCONSCIENT EST MOBILISE DANS LA SITUATION DE GROUPE
Trois caractéristiques infléchissent de manière décisive la situation psychanalytique de groupe : la pluralité, le face à face, l'interdiscursivité.
Le groupe rassemble plusieurs sujets, le plus souvent étrangers les uns aux autres au moment de la rencontre initiale. Chacun des membres du groupe se trouve ainsi confronté à une rencontre multiple et intense avec plusieurs autres. Ces autres sont des objets d'investissements pulsionnels, d'émois, d'affects et de représentations qui entrent en résonance ou en dissonance les uns avec les autres. Une telle situation produit une co-excitation interne et une excitation mutuelle importantes qui s'entretiennent dans un jeu complexe de projections et d'identifications réciproques.
La pluralité développe ainsi des expériences passagères de débordement du Moi. La capacité d'associer les excitations avec des représentations est provisoirement mise en faillite. Ces expériences sont potentiellement traumatogènes, si les dispositifs de contenance et de pare-excitation sont insuffisants. Certaines conditions qui concourent à la formation de l'inconscient originaire sont ainsi réunies, si l'on admet l'hypothèse de Freud selon laquelle l'inconscient originaire se constitue probablement à l'occasion de la rupture du pare-excitation. Je retiens ici l'idée qu'il existe une corrélation constante entre les composantes intrapsychiques et les composantes intersubjectives du pare-excitation.
En raison de la pluralité et des effets qu'elle produit, les membres du groupe mettent en place par tacite consentement et à l'insu de chacun des formations et des processus psychiques communs : des mécanismes de défense conjoints et communs, des objets identificatoires d'urgence partagés, un certain renoncement mutuel à la réalisation directe des buts pulsionnels. Il en résulte un agencement inconscient de zones psychiques où le lien est possible. Je précise : dès les tout premiers instants de la vie des groupes, le refoulement, le déni ou le clivage des représentations dangereuses produisent de l'inconscient. Ces mécanismes de défense co-construits forment le principe des alliances inconscientes. Les contenus inconscients de ces alliances font retour dans le groupe, selon les voies propres à chacun mais aussi à travers les modalités groupales des transferts et du travail associatif.

La topique, la dynamique et l'économie des transferts dans les groupes
La pluralité a une incidence sur la topique, la dynamique et l'économie des transferts. Les membres d'un groupe sont entre eux dans une relation différente de celle qu'établirait chacun avec son analyste. Le groupe est un lieu d'émergence de configurations particulières du transfert. Les transferts sont répartis dans le groupe, ils sont diffractés sur l'ensemble des objets prédisposés à les recevoir : l'analyste(s), les membres du groupe, le groupe, le hors-groupe. Il ne s'agit pas d'une dilution du transfert. Pour un même sujet, ces transferts sont connectés entre eux, et une part essentielle du travail du psychanalyste est de repérer et d'interpréter ces connexions. La connaissance de la topique, de la dynamique et de l'économie des transferts en situation de groupe est un des apports spécifiques du dispositif groupal à la compréhension de la transmission psychique : le dispositif de groupe permet le déploiement synchronique sur la scène du groupe des connexions d'objets formés dans les nœuds diachroniques de l'intersubjectivité. La situation psychanalytique groupale rend possible la connaissance des rapports que le sujet entretient 1° avec ses objets inconscients et entre eux, 2° avec les objets inconscients des autres et entre ces objets.
Je voudrais souligner ceci : en situation de groupe le psychanalyste est un objet de transferts simultanés de plusieurs sujets et il n'est pas le seul objet du transfert. Cette caractéristique définit un champ transférentiel particulier. La précession du psychanalyste dans le groupe réuni par le psychanalyste, confère d'emblée à celui-ci une place imaginaire de fondateur ; elle mobilise ipso facto la fantasmatique de l'origine et la problématique de l'originaire.

Les processus associatifs
La pluralité a une incidence directe sur l'organisation des processus associatifs et sur le travail de l'association. En situation de groupe, les énoncés de parole (et plus généralement les signifiants formels : mimiques, postures, gestes) sont insérés dans une pluralité de discours qui s'ordonnent selon un double axe : synchronique et diachronique, individuel et intersubjectif. En effet, lorsque les membres d'un groupe parlent, leurs énoncés sont toujours " situés " au point de nouage de deux chaînes associatives : l'une, propre à chacun est commandée par les représentations-but individuelles, l'autre est formée par l'ensemble des énoncés et elle est commandée par les représentations inconscientes organisatrices des liens de groupe. Le mode de fonctionnement du processus associatif est donc plus complexe que celui qui fonctionne dans la cure individuelle. Le groupe reproduit la matrice intersubjective de la parole.
Dans les groupes, le processus associatif fonctionne comme un dispositif de transformation qui relance l'activité du préconscient. Certaines représentations inconscientes qui, jusque-là, n'avaient pas pu trouver les voies d'accès vers le préconscient peuvent devenir soudain disponibles et utilisables. Cette propriété est particulièrement intéressante pour comprendre en quoi l'interdiscursivité est une dimension nécessaire à l'élaboration des traumatismes subis en commun.

2. QUELQUES EFFETS DE L'INCONSCIENT EN SITUATION DE GROUPE
Plusieurs modèles ont déjà tenté de rendre compte des effets de l'inconscient et de la réalité psychique qui se manifestent dans les groupes. Bion, Foulkes et Ezriel, Pichon-Rivière, Neri, Anzieu ont apporté des contributions décisives, que je ne suis pas en mesure de décrire dans le cadre de cette conférence. Je vais exposer certains de mes propres travaux, dans la mesure où ils ont porté plus explicitement sur les formations de l'inconscient dans les groupes et sur ses effets dans l'espace intrapsychique.

Le modèle de l'appareil psychique groupal
J'ai proposé à la fin des années 1960, un cadre conceptuel général pour traiter cette question : comment rendre compte de l'articulation entre l'espace psychique du groupe et celui de chaque sujet considéré sous l'aspect où il est membre du groupe ? Comment concevoir les transformations qui se produisent dans chacun de ces espaces, de consistance et de logique différentes. ?
J'ai proposé un modèle dont le principe est le suivant : un appareil psychique groupal accomplit un travail particulier, celui de combiner, produire, lier transformer la réalité psychique dans le groupe pour en faire une réalité psychique de groupe. C'est cet appareillage qui définit la réalité psychique de groupe. Cet appareil ne fonctionne que par les apports de matière psychique qui émanent de ses sujets et il constitue un dispositif irréductible à l'appareil psychique individuel : il n'en est pas l'extrapolation. Il n'y a pas seulement collection d'individus, mais un groupe, avec des phénomènes spécifiques, lorsque s'est opéré entre les individus constituant ce groupe cette construction psychique commune. Plus récemment, j'ai eu recours à une représentation holographique de l'appareil psychique groupal, pour représenter que chaque sujet contient potentiellement et en entier l'ensemble du groupe.
J'ai supposé que certaines formations intrapsychiques constituent les organisateurs de l'appareillage ou de la liaison entre les psychés. J'ai décrit ces organisateurs comme des groupes internes : ce sont les fantasmes originaires, les imagos, les complexes ou les systèmes de relations d'objet. Les processus primaires y prévalent. Ils régissent par le déplacement, la condensation et la diffraction, les mécanismes constitutifs des liens : les projections et les incorporations, les identifications adhésives, projectives, et introjectives.
L'appareil psychique groupal se développe dans une tension dialectique entre deux pôles. Le pôle isomorphique correspond à la formation d'un espace psychique commun indifférencié, qui exige ou suppose la perte des limites individuelles de ses membres. L'organisation du groupe selon la modalité isomorphique réduit, annule et nie l'écart entre l'espace psychique groupal et l'espace psychique subjectif. Il n'existe alors qu'un seul espace psychique homogène, et non des espaces psychiques distincts. Cette coïncidence oblige chacun à tenir la place qui lui est assignée dans le groupe ; à cette place chacun en outre s'auto-assigne motu proprio. Lorsque l'isomorphie prédomine, tout ce qui advient dans une région de l'espace groupal advient aussi dans tout l'espace psychique. Si un élément du groupe vient à changer, ce changement menace chaque sujet et son lien à l'ensemble. Dans de tels groupes, chacun des participants ne peut exister que comme membre d'un "corps" doté d'une immuable indivision. Nous reconnaissons ici une configuration du lien psychotique dans la famille, le couple et de l'institution. C'est aussi le fondement psychotique du lien intersubjectif.
Le second pôle est homomorphique. Il est caractérisé par la différenciation de l'espace de l'appareil psychique groupal et de l'espace de l'appareil psychique individuel. Le rapport de chacun au groupe peut être élaboré. Ce pôle ne se constitue que si les interdits structurants ont été énoncés et intégrés, que si la loi de groupe est en mesure de susciter et de contenir des conflits, d'accueillir des sentiments d'ambivalence et de rendre possible les séparations. L'intégration des différences se produit dans le même temps que s'effectue l'accès au symbolique : une parole individuée peut surgir dans la mesure où elle est réglée par la référence à la loi, et non par l'omnipotence d'un Idéal cruel et mortifère, incarné par un tyran ou par le groupe lui-même.
J'examinerais maintenant deux formations typiques de l'inconscient dans l'appareil psychique groupal : les alliances inconscientes et les fonctions phoriques.

Les alliances inconscientes
Les alliances inconscientes constituent la base d'une topique intersubjective. J'ai appelé alliance inconsciente une formation psychique intersubjective construite par les sujets d'un lien pour renforcer en chacun d'eux certains processus, certaines fonctions, ou certaines structures issues du refoulement, du déni, ou du désaveu. Ils tirent de cette alliance un bénéfice tel que le lien qui unit ces sujets prend pour leur vie psychique une valeur décisive. L'ensemble ainsi lié ne tient sa réalité psychique que des alliances, des contrats et des pactes inconscient que ses sujets concluent et que leur place dans l'ensemble les oblige à maintenir. L'idée d'alliance inconsciente implique celles d'une obligation et d'un assujettissement.
Dire l'alliance inconsciente, c'est donc l'inscrire d'emblée et fondamentalement dans les processus de formation de l'inconscient lui-même. Les alliances inconscientes portent, non seulement sur des contenus inconscients, mais sur 1'alliance elle-même. Autrement dit, l'alliance elle-même est inconsciente, elle produit et maintient de l'inconscient.
Dans une étude clinique sur les groupes conduits par plusieurs psychanalystes, j'ai pu dégager une des fonctions du pacte dénégatif : ce qui est refoulé ou dénié chez les psychanalystes se transmet et se représente dans le groupe des participants et l'organise symétriquement. Ce qui demeure refoulé, ou dénié, ou désavoué chez les uns et chez les autres fait l'objet d'une alliance inconsciente pour que les sujets d'un lien soient assurés de ne rien savoir de leurs propres désirs.
Pour contribuer au débat sur l'originaire je voudrais ajouter ceci : ce qui est maintenu dénié et refoulé par les analystes, ici en position imaginaire de fondateurs du groupe, acquiert les caractéristiques de contenus du refoulé originaire des participants et fonctionne comme tel. Par là s'ouvrent des perspectives sur la formation et la transmission de l'originaire et des signifiants énigmatiques (ou archaïques) dans toutes les configurations du lien (couples, familles, institutions) et chez les sujets du lien. Lorsque je suppose que le groupe intersubjectif est l'un des lieux de la formation de l'inconscient, je me réfère à de tels processus et à de telles formations.

Les fonctions phoriques : le porte-parole et le porte symptôme
Les recherches sur le lien intersubjectif rencontrent nécessairement le problème des modalités de passage entre les espaces psychiques. Dans cette perspective, une attention particulière est à porter aux fonctions intermédiaires qu'accomplissent certains sujets dans la topique, la dynamique et l'économie du lien. Pour des raisons qui leur sont propres, mais aussi sous l'effet d'une détermination à laquelle ils sont assujettis, ces sujets viennent occuper dans le lien une certaine place : de porte-parole, de porte-symptôme, de porte-rêve, etc.. Ces fonctions et ces emplacements sont requis dans l'agencement de n'importe quel lien, ils sont nécessaires au processus d'appareillage psychique intersubjectif.
J'ai proposé le concept de fonction phorique pour spécifier ces emplacements et ces fonctions. Ce concept ne s'apparente pas à la conception systémique du patient désigné ou du porteur du symptôme familial : selon cette conception, le patient est considéré comme un élément d'un système, non comme un sujet de l'inconscient. Selon ma perspective, il s'agit d'articuler la part qui revient en propre au sujet dans la fonction phorique qu'il accomplit, avec la fonction qui lui est assignée dans le processus du lien groupal.
La fonction de porte-parole mérite une attention particulière. Dans la clinique psychanalytique du groupe, l'emplacement occupé par le porte-parole se situe aux points de nouage de trois espaces : celui du fantasme, du discours associatif et de la structure intersubjective : là où se nouent les emplacements subjectifs de plusieurs membres du groupe, que le porte-parole représente et dont il porte la parole. Toutefois, l'analyse m'a montré que le porte-parole porte lui-même sa propre parole méconnue à travers ce qu'il énonce pour un autre. Un exemple : une femme à laquelle une autre femme demande d'être sa ''porte-parole" dans le groupe pour parler à sa place d'un aspect douloureux de son histoire, éprouve que la parole qu'elle profère au nom d'une autre la concerne au plus vif de sa propre histoire. Le porte-parole parle à la place d'un autre, pour un autre, mais il parle aussi pour l'autre qui est en lui : il trouve dans la parole de l'autre une représentation qui ne lui était pas disponible.
Le concept de porte-parole est d'abord un concept pour traiter la question de la parole dans le lien : il décrit la façon dont la parole est apportée au sujet, la façon dont il la délègue et s'en décharge, la manière dont il en est saisi, dont il s'en saisit et en charge ses propres désirs, ses interdits et son refoulement.

3. QUELQUES REFORMULATIONS CONCERNANT LA THÉORIE DE L'INCONSCIENT ET LA POSITION DU SUJET
J'ai essayé d'établir en quoi le groupe est l'espace d'une expérience originale de la rencontre des sujets de l'Inconscient. Je voudrais maintenant en tirer une conséquence : l'approche psychanalytique groupale engage une reformulation de la métapsychologie de l'Inconscient et de l'espace psychique.
Mes recherches sur les alliances inconscientes, sur le co-refoulement et le déni en commun dans le pacte dénégatif et sur les renoncements exigés par la vie collective m'ont conduit à penser que l'Inconscient n'est pas " localisable " entièrement dans les limites de l'appareil psychique individuel : d'autres lieux psychiques en sont non seulement les dépositaires mais aussi les agents de production. Des formations de l'Inconscient sont expulsées mais aussi projetées en plusieurs lieux psychiques en relation entre eux, dans la psyché d'un autre ou de plusieurs sujets, qu'ils soient actuellement réunis ou qu'il soient liés dans un groupe intergénérationnel. Une troisième topique est à construire qui prendrait en considération le caractère à la fois hétérogène, ectopique et hétérotopique de l'inconscient.
Une nouvelle économie est aussi à élaborer. Les recherches sur les modalités du transfert en situation de groupe ont mis en évidence le processus de diffraction, soit la répartition des charges d'investissement sur plusieurs objets plus ou moins corrélés entre eux. Cette notion est utile à la compréhension des transferts et des contre-transferts latéraux dans les processus de la cure dite individuelle : l'organisation économique des transferts dans la cure de Dora pourraient illustrer ce propos.
Enfin, une nouvelle dynamique de l'Inconscient est à construire. Le travail psychanalytique en situation de groupe modifie notre conception du conflit psychique inconscient. À coté du conflit intrapsychique d'origine psychosexuel infantile, coexiste un conflit inconscient entre le sujet et la part de sa psyché détenue par un autre (ou plus d'un autre), ou déposé en lui (en eux). Freud en indique l'enjeu lorsqu'il écrit dans Pour introduire le narcissisme que le sujet est divisé entre les exigences que lui impose la nécessité d'être à lui-même sa propre fin, et celles qui dérivent de son statut et de sa fonction de membre d'une chaîne intersubjective, dont il est conjointement le serviteur, le maillon de transmission, l'héritier et l'acteur.
Une autre conception du sujet de l'inconscient s'avère aussi nécessaire. J'ai proposé la notion de sujet du groupe pour définir en quoi le sujet de l'Inconscient est d'emblée dans l'intersubjectivité. L'intersubjectivité impose à la psyché une nouvelle exigence de travail psychique, du fait même de sa nécessaire liaison avec le groupe. Cette exigence de travail redouble celle qu'impose à la psyché sa nécessaire liaison avec le corporel. On peut la décrire à partir des interdits majeurs et des obligations qu'impose le groupe à ses sujets pour établir et maintenir son ordre propre. Mais ces obligations et ces exigences ont pour corrélat que le sujet y souscrive et dans certains cas les exige pour établir son existence propre. Ce double statut du sujet, les exigences de travail psychiques qui y sont contradictoirement associées le divisent du dedans et composent avec la division constitutive de l'Inconscient.
La connaissance de l'inconscient n'est donc pas achevée par l'expérience que nous en ouvre la cure psychanalytique. Il est nécessaire que la métapsychologie construite à partir de cette méthode d'investigation et de traitement soit révisée lorsque se trouve modifiée la pratique de la psychanalyse et que notre connaissance de l'appareil psychique se transforme. Les recherches psychanalytiques sur les groupes ouvrent une autre voie de connaissance de l'Inconscient et de la réalité psychique. L'hypothèse d'une psyché partagée, qu'on la nomme groupale, familiale ou collective, oblige à construire des modèles d'intelligibilité de cette réalité, de sa consistance, de ses structures et de ses lois de transformation.

Références bibliographiques
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1975 - Le groupe et l'inconscient, Paris, Dunod.
Bion W.-R.
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Foulkes S.-H.
1964 - Psychothérapie et analyse de groupe, trad. fr. Paris Payot, 1970.
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1923 - " Psychoanalyse ", G.-W., XIII,211-233, trad. fr.: " Psychanalyse ", in: Résultats, idées, problèmes II, (1921-1938), Paris, P.U.F., 1985, 51-77.
Kaës R.
1976 - L'appareil psychique groupal: constructions du groupe, Paris, Dunod (2ème édition, 2000)
1993 - Le groupe et le sujet du groupe. Eléments pour une théorie psychanalytique du groupe. Paris, Dunod.
1994 - La parole et le lien. Les processus associatifs dans les groupes, Paris, Dunod.
1999 - Les théories psychanalytiques du groupe, Paris, P.UF. (2ème édition, 2002)
Neri C.
1997 - Le groupe. Manuel de psychanalyse de groupe, Paris, Dunod.
Neyraut M.
1974 - Le transfert, Paris, Presses universitaires de France.
Pichon-Rivière E.
1971 - El proceso grupal. Del psicoanalisis a la psicologia social (I), Buenos Aires, Nueva Vision.

Texte présenté à la Journée d'Etude du GERCPEA à Luxembourg le 28 juin 2002


 
 


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last modified: 2004-01-31